24.10.2008
Etude n°5 l'expiation annoncée (1er Nov 08)
Etude n°5 L’annonce de la réconciliation : Esaïe 52.13 à 53.12
Observons
a) 52.13-15 : Paroles de Dieu sur l’élévation à la gloire de son Serviteur souffrant
b) 53.1-10 : paroles du prophète révélant au peuple les souffrances du Serviteur
c) 53.11-12 : Paroles de Dieu sur la mission de son serviteur glorifié.
Les souffrances imméritées mais libératrices du serviteur (exprimées au passé en b) sont encadrées par les promesses (au futur en a et c) de son élévation et des effets de son œuvre.
La description de ses souffrances est émaillée de versets révélant l’incrédulité du peuple (13b, 4b, 8a), ou donnant le sens spirituel caché de ces souffrances (4a, 5,6b,8b,10a,11b,12b).
Le vocabulaire fait référence aux rites des sacrifices pour l’effacement des péchés dans le sanctuaire terrestre, et en donne le sens prophétique : Le Serviteur souffrant incarne les victimes de ces sacrifices.
Comprenons
Ce chapitre est le sommet de la prophétie d’ Esaïe et de l’ancien Testament. Il ne peut s’appliquer qu’au Christ qui en a réalisé les moindres détails dans sa passion. Les Juifs y voient encore le symbole des souffrances de leur peuple, mais le peuple est nettement distingué du Serviteur dans ce passage (8b).
Ignoré et victime des hommes (v 2-3), le Messie innocent de tout mal (8-9), s’est offert volontairement (10b) à la place des hommes pécheurs, pour leur éviter la mort qu’entraîne leur séparation d’avec Dieu (v 4-6, 8). Il est devenu l’antitype de tous les animaux sacrifiés au temple sous l’ancienne alliance (v 7) : par l’imposition de ses mains sur la tête de l’animal apporté au temple en signe de confession de son péché, le pécheur s’identifiait à l’animal. La mort de l’animal mettait à mort symboliquement son péché, le délivrait de sa culpabilité et lui permettait de vivre pardonné et justifié.
Pour une meilleure perception de ce que représente le sacrifice « expiatoire » ou réconciliateur, nous vous donnons, avec son accord, un extrait d’une prédication de Philippe Augendre sur le sujet :
« Nous avons vu le sens général et fort de l’imposition de la main : établir une étroite et intense relation, potentiellement polyvalente, de communion, de délégation de pouvoir, rarement de confession (une seule fois au Yom Kippour sur le bouc émissaire), plus généralement d’association et de consécration dans une même démarche pour laquelle la notion d’identification me semble pertinente. Qu’est-ce que cela signifie dans le cas de sacrifices pour le péché ? Cela veut déjà dire qu’il ne s’agit pas d’une opération de marchandage, de paiement, du genre : « j’ai péché, tu exiges un animal, le voici, nous sommes quittes ». Démarche non seulement fausse et sans réel pouvoir de salut, mais surtout assez vile, fondée sur un esprit de calcul. C’est d’abord l’expression de la reconnaissance de mon état, d’une repentance profonde et vraie, d’une acceptation des conséquences de mes actes : « je dois mourir ». Mais c’est surtout un acte de foi : « j’accepte, Seigneur, le sentier de pardon que tu me proposes. Et ma vie, par cet animal qui me représente, je te l’offre ». Si effectivement cet animal meurt physiquement pour moi, alors, c’est moi qui, en m’identifiant à lui, accepte de mourir à moi-même. On le voit, c’est tout l’Evangile avant la lettre ! Et si, paradoxalement, je meurs tout en continuant à vivre, c’est que je suis invité à vivre en nouveauté de vie, à me consacrer à Dieu. La proclamation de Paul « ce n’est plus moi qui vit, c’est Christ qui vit en moi » serait, ici, anachronique historiquement et culturellement, mais pas spirituellement. Le pardon, étape décisive dans le processus du salut, se vit dans la reconnaissance de ses fautes, dans l’acceptation de leurs conséquences, dans la mort à soi-même, par une identification à la victime, réalité ultime du sacrifice pour le péché. ( Miniature du 13è)
Mais quelle est l’action de Dieu en réponse à la démarche repentante du pécheur ? Car le sacrifice ne peut se suffire d’une approche subjective, unilatérale, de l’homme. Le seul fondement objectif de l’efficacité du sacrifice, c’est Dieu qui y attache une promesse et maintenant va l’accomplir. L’offrant peut croire, par la foi, que Dieu efface réellement ses péchés : le rite est dit d’absolution, pour « faire l’expiation » disent les versions habituelles. Le terme signifie l’effacement du péché…
En conséquence, les péchés sont « expiés », enlevés, effacés, lavés, ôtés, absous, pardonnés. Lorsqu’il est l’expression d’une sincère repentance, le sacrifice pour le péché est une absolution, un effacement réel des péchés, promis et accompli par Dieu ; le pardon demandé est accordé et la réconciliation rendue effective.
Le texte d’Esaïe 53 applique exactement la signification spirituelle des sacrifices du sanctuaire au « sacrifice » que le Messie accomplira parfaitement sur la croix une fois pour toutes. Les résultats de cette œuvre de sacrifice pour l’absolution des péchés concernent d’abord le Serviteur lui-même : sa résurrection (10b), son ascension (52.13), sa glorification (52.14b) et sa joie (11-12), son œuvre d’intercession (12b) sont annoncées ; puis les effets de ce sacrifice sur les pécheurs sont précisés : la paix du pardon (5b), la purification (52.15), la justification (11), la connaissance de Dieu et la communion avec Lui (12).
Le mot « châtiment » (v 5) pose aussi problème ; Une fois encore je citerai un large extrait d’une prédication de Philippe Augendre, qui nous réconcilie avec l’image de Dieu que nos traductions traditionnelles véhiculent à grand dommage : « Il portera les souffrances et se chargera des douleurs de l’humanité (v.4). Conditionnés par nos traditions de lecture nous restreignons ces mots à son sacrifice sur la croix. Mais le N.T., lui, applique cette parole (Mt 8.17) au ministère de guérison. Porter nos souffrances, se charger de nos infirmités, ne se rattache pas uniquement à sa mort. Ce fait peut nous aider à mieux saisir le sens du ministère du Christ : une harmonie existe entre les différentes phases de son action salutaire ; sa vie et sa mort s’éclairent mutuellement. Ce texte majeur sur le salut, paradoxalement, n’utilise pas le mot salut mais ceux, très voisins, bien qu’avec d’importantes nuances, de paix et de guérison.
Le peuple continue en reconnaissant ses erreurs (« nous l’estimions frappé de Dieu ... mais »). Seul l’Esprit peut discerner un aveuglement si habituel. Celui des amis de Job traduisait la propension des hommes à croire que les malheurs frappant les hommes sont des châtiments de Dieu. Les auditeurs d’Esaïe et ceux du Christ pensent de même. Pourtant Jésus fut clair à ce sujet[1], mais trop de chrétiens, y compris, hélas ! des traducteurs de la Bible , ont adhéré à cette argumentation malsaine et anti-évangélique. Penser la vie du Serviteur en terme de châtiment, croire que le salut des hommes rend légitime de faire payer un innocent, revient à adopter - et c’est grave - le principe « la fin justifie les moyens ». Esaïe dit expressément l’inverse. Le chemin de douleur du Serviteur n’est pas la punition d’une faute. Au contraire, en s’engageant dans une humble voie de rectitude, de solidarité, il s’identifie à la condition pécheresse et mortelle de l’homme et l’assume (« sur lui la faute de nous tous », v. 6) jusqu’à en mourir. Ce n’est pas un « fatum »(destin) qui tombe injustement sur lui, c’est une démarche libre, volontaire, intentionnelle en vue de combattre le péché : « percé à cause de nos révoltes, écrasé à cause[2] de nos fautes »).
La cause morale de sa mort est le péché des hommes. Par la force de l’amour il en triomphera. L’abaissement du Christ est le processus par lequel le mal sera dénoncé, radicalement, attaqué dans ses effets, vaincu à sa racine, au bénéfice d’une multitude. Tel est le chemin du salut. (Evangile et Peinture, Percé à cause de nous)
Ce message, qui dénonce le fait de considérer un homme atteint par le mal comme frappé de Dieu, donne au v. 5 un sens rafraîchissant. La version « le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui » est doublement fautive : contresens par rapport à l’intention du passage que je viens de relever et faute de traduction[3]. « Sur lui la correction de notre paix » (A.T interlinéaire) », « Il a sur lui la discipline de notre paix » (Chouraqui). Je retiendrai la traduction : « l’éducation de notre paix lui incombe ». Avec la notion de paix[4] comme expression du salut, cette déclaration éclaire la mission du Serviteur d’un jour nouveau et profond que va confirmer la suite : « dans ses plaies notre guérison ». Par son exemple, son message et son ministère de délivrance, un des aspects (ce n’est pas le seul) de l’œuvre rédemptrice du Christ, se révèle être pédagogique et thérapeutique : le Serviteur apporte le salut, en étant tout d’abord un modèle puis en devenant l’éducateur de notre paix et le médecin de nos âmes. »
« Le v. 10, douloureux, est difficile à comprendre, aussi bien littérairement que théologiquement. Mais, à nouveau, très encourageant puisque « il verra une descendance … et la volonté du Seigneur aboutira ». Comme pour les versets précédents sa structure est complexe.
Pour la 1ère déclaration je retiendrai la traduction de la TOB (1983) « Mais Seigneur, que broyé par la souffrance, il te plaise[5] ». « Ce n’est pas la souffrance ni la mort du serviteur qui ont plu à YHWH ! Mais que les pécheurs soient sauvés, fût-ce au prix de la mort du serviteur. Ainsi la mort humiliée accomplit un mystérieux plan de Dieu[6] ».
La suite est tout aussi délicate. Mot à mot : « Si tu fais réparation son âme ». La NBS et la TOB (2004) traduisent : « Si tu fais de sa vie un sacrifice de réparation, il verra une descendance ». Pour comprendre ce verset il est nécessaire de prêter attention à trois éléments significatifs : le sens et le sujet du verbe « faire », le « si » et le terme « réparation ». Le verbe, très fréquent en hébreu, a une large palette de sens : mettre, poser, placer, établir, déclarer, faire éclater, donner, etc. Le contexte indique que le sujet de l’action (« tu »), c’est YHWH. Le « si » montre que le Seigneur, en posant, par un acte libre de sa souveraineté, la vie du Serviteur comme une réparation, permettra l’éclosion d’une descendance, une nouvelle lignée d’êtres délivrés du péché, celle du second Adam. Ce crime qui achève la vie du Serviteur, Dieu, par une surabondance de sa Grâce, le fait éclater en réparation. Mais qu’entendre par là ? … La notion de sacrifice d’absolution se subdivisait en deux catégories, le sacrifice « pour le péché » et le sacrifice de réparation[7]. Le premier, le plus courant, offert en vue de l’effacement du péché trouvera son accomplissement en Christ et de fait, l’idée du pardon des fautes est très présente (v. 5a, 5b, 6c, 11c, 11d, 12e) dans le poème. Mais nous n’avions pas étudié le second, « réparation » moins fréquent, employé ici. Bien que le cadre liturgique de ce chant soit plus relationnel que sacrificiel, le lexique du sacrifice affleure. Ce mot « seule la Bible en dévoile la signification. L’idée commune aux divers usages du terme… paraît être celle de l’obligation de réparer un tort, de restituer un objet, de restaurer un état ». Le Serviteur démontre la victoire possible du bien sur le satan, sans usage de la force, uniquement de l’amour. Dieu peut alors reconnaître sa vie tout entière, y compris sa mort, ce qui n’était évidemment pas prévu par ses adversaires, comme un sacrifice, une offrande de réparation. Les trois sens cités plus haut me semblent pertinents pour prophétiser le ministère du Christ. Le péché a produit un tort immense ; par une existence sans péché, fidèle jusqu’au bout, le Messie le répare. Le péché a volé à Dieu son bien très précieux, la créature à son image, le Fils de l’Homme le restitue. Le péché a créé une rupture avec le Père, l’unique Médiateur restaure l’alliance avec Lui. C’est bien le fil conducteur que Paul développera dans Rm 5.19 « par la désobéissance d'un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même, par l'obéissance d'un seul, la multitude sera rendue juste » Le prophète conclut : « le désir/volonté de YHWH, par sa main, se réalisera/réussira » : en accomplissant la volonté de Dieu le Serviteur permet à Dieu de faire de sa vie une réparation qui ouvre le salut à la multitude. »
La réponse aux questions que pose la mort de Christ, se trouve clairement exposée dans ce chapitre d’Esaïe, 700 ans avant sa réalisation ! Ce chapitre nous invite à rechercher le sens spirituel des rites du sanctuaire, des paraboles et des images symboliques, par lesquels le Seigneur a cherché à enseigner et à faire comprendre son projet de salut à des humains limités par leur péché. Ce sera l’objet de nos prochaines études.
Questions pour une application dans la vie chrétienne
- Puis-je m’identifier au « nous » du texte ? Est-ce que la paix de Christ remplit mon cœur et me guérit de mes culpabilités et de mes blessures profondes ? (5). Ai-je conscience que Christ a subi la mort qu’entraîne ma séparation d’avec Dieu, et qu’il me permet ainsi de vivre une relation nouvelle avec Dieu ?
- La connaissance du plan du salut annoncé par Esaïe et accompli par Christ me remplit-elle de joie et de reconnaissance et resserre-t-elle ma communion avec Lui ? (12a).
- Comment manifester dans ma vie la libération de ma culpabilité par le sacrifice réparateur de Jésus ? Par quoi se révèle la nouvelle vie qu’il m’offre ?
- Face à la croix de Jésus, suis-je poussé à la confession de ma culpabilité envers lui, puis à l’identification avec Lui pour « mourir au péché » (Rm 6.5-6)? Dans quels domaines ai-je encore à m’identifier à la mort de Jésus, pour ressusciter à une nouvelle vie dès maintenant (Rm 6.11)?
[1]; Jn 9.2-3.
[2] Sens, en hébreu comme en grec, du « pour ».
[3] Le mot hébreu (moûsâr, 50 mentions) veut dire ceinture (Jb 12.18), instruction, enseignement (Pr 4.1 : 8.10), leçon (Pr 1.3), correction ou discipline (Pr 3.11), science (Jr 10.8), exemple (Ez 5. 15). Dans une culture où les châtiments corporels étaient usuels, le sens de châtiment est réel mais dévoyé ; appliqué à l’action de Dieu c’est une dégénérescence mondaine et monstrueuse. Dans le grec (LXX), c’est le mot paideia (d’où pédagogie), éducation.
[4] Héb. shâlôm, «La racine shlm est attestée …selon un large éventail de sens … plénitude, paix, santé, bien-être, salut » J.-P. Prévost, « shalôm », Nouveau Vocabulaire Biblique (NVB), Bayard, 2004.
[5] Autre exemple de la difficulté de ce texte : la traduction de la LXX : « le Seigneur veut le purifier de sa blessure (laver ses plaies ?) ».
[6] A.-M. Pelletier, Le livre d’Isaïe, Cerf, 2008, p.132.
[7] ( Lv chap. 5 ; 6 ; 7 ; 14).
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